Brésil : La police se « foot » des droits de l’Homme

12 06 2014

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Depuis quelques semaines, presque toute la planète à la « tête au Brésil » pour cette grande fête du ballon rond qui s’ouvre aujourd’hui.  C’est l’occasion pour elle de voir comment depuis la mi juin 2013 des milliers de manifestants ont été injustement brutalisés, blessés, arrêtés en violation du droit brésilien et du droit international relatif aux droits de l’Homme dont le Brésil est Partie[1]. Ces militants protestaient dans tous le pays contre l’investissement démentiel de 8 milliards d’euros[2] du gouvernement de la Présidente Dilma Rousseff pour une coupe du monde de football, alors que les problèmes d’éducation, de santé,  de chômage, de transports, et de sécurité persistent encore. L’ancienne gloire de la « Seleçao », Romario élu député du Parti socialiste brésilien, dénonce également une corruption qui a fait explosé le coût du spectacle et que chaque brésilien paie à la hauteur de 40 euros.

 

Ces revendications des brésiliens pour le  respect des droits économiques sociaux et culturels qui sont partis indivisibles des droits de l’Homme ont été « accueillis » par la force publique dans une violence qui apparaît largement arbitraire.  C’est ce que relève le rapport d’Amnesty International « « Ils utilisent une stratégie de la peur : Le Brésil doit protéger le droit de manifester[3] ».  L’usage disproportionné par la force publique, notamment dans  l’utilisation des armes intermédiaires[4] –gaz lacrymogènes, aérosols, gaz poivre, grenades incapacitantes et balles en plastique et en caoutchouc – montre que le cadre opérationnel des ces derniers viole les principes de base des Nations unies sur le recours à la force et l’utilisation des armes à feu.

 

C’est ce que disent les nombreux témoignages recueillis sur place dont celui de Zoel Salim, directeur du centre médical Pinheiro Machado à Rio de Janeiro : « la police militaire avait  lancé des grenades lacrymogènes dans le hall des urgences de l’hôpital, le gaz s’était répandu dans tout l’hôpital». Hôpitaux, stations de métro, restaurants, nuls lieux ne semble être protégés de l’action des forces de l’ordre. Il faut dire que pour s’assurer de leur impunité, ces derniers utilisent la technique des plaintes pour outrage à agent[5] dont le nombre fait craindre qu’elle ne s’intègre dans une stratégie globale d’intimidation des victimes.

 

Dans les favelas aussi une campagne de pacification avait été lancée par le gouvernement brésilien, officiellement pour  assurer la sécurité de leurs habitants et lutter contre les gros trafiquants de drogues qui pour certains les contrôlent. Ces dernières années, notamment grâce au travail d’ONG comme Viva Rio, Luta pela Paz, Rio de Paz, les violences avaient diminuées. Depuis 2013 les techniques de « pacification » choisis par le Gouverneur de l’État de Rio Sérgio Cabral semblent avoir renvoyé les favelas au niveau de violence de 2010[6].  Les graves violations des droits de la personne due à l’intervention des représentants de la force publiques n’ont pas cessé, et la justice semble éprouver des difficultés à trouver les coupables.

 

En août 2013 c’est un maçon Amarildo de Souza, de la favela de Rocinha la plus grande de Rio de Janeiro, qui a disparu après qu’il ait été emmené par la police. Les caméras du commissariat montre son arrivée, mais malgré les déclarations des policiers qui assurent l’avoir libéré, personne ne l’a revu et il n’y a pas de traces de sa sortie sur ces mêmes caméras. En octobre 2013 25 policiers ont été mis en examen pour torture – simulacre de noyade, asphyxie avec un sac plastique, chocs électriques – ayant entraîné la mort de M. de Souza et pour sa disparition forcée[7].

 

Dans la zone de Pavão-Pavãozinho, dans le quartier de Copacabana, deux jeunes – Douglas Rafael Pereira da Silva, âgé de 26 ans et Edilson Silva dos Santos, 27 ans – ont été tués le 22 avril dernier. Les témoignages recueillis désignent la police ;  la mère de Douglas aurait été menacée par un homme alors qu’elle réclamait justice pour son fils[8].

 

En 2004 j’étais alors responsable de la campagne « Contrôlez les armes » pour Amnesty International France et nous avions participé, avec Sauro Scarpelli du Secrétariat International d’Amnesty, au Forum Social Mondial à Porto Allegre. Nous voulions y diffuser la campagne afin de montrer que le projet de traité sur le commerce des armes s’adressait également aux pays victime de la violence causée par dissémination des armes légères et de petits calibres, mais aussi par la responsabilité des forces publiques  mal entrainés et encadrés dans les violations des droits de l’Homme. En rentrant par Rio nous avions visité des favelas où les habitants vivaient cette  dramatique situation, otages entre la violence des cartels de la drogue et celle de la police. Des gamins armés de fusil automatiques étaient sensés y maintenir l’ordre de la pègre locale. Les membres de l’ONG qui nous avait alors accueillis étaient en continuels contacts radios afin d’éviter tout affrontement avec l’un ou l’autre camp. Au moment où nous quittions l’une des favelas, des policiers du secteur se rassemblaient, vérifiant leurs armes comme de vulgaires gangsters, pour récupérer une part des bénéfices du trafic de drogue ou les armes qu’ils avaient revendu aux trafiquants[9]. En 2014 la situation apparaît être la même pour leurs habitants : Il est temps de changer.

 

Cette coupe du monde peut être une formidable opportunité pour le gouvernement brésilien pour reprendre ses engagements devant les nombreuses Conventions qui engage sa responsabilité en matière de droits de l’Homme. La formation des responsables de l’application des lois, en conformité avec les principes de base des Nations unies sur le recours à la force et l’utilisation des armes à feu en serait un symbole fort. Dilma Rousseff a montré au monde entier que son pays pouvait se dresser avec détermination dans la défense de l’Article 12 de la déclaration universelle des droits de l’Homme[10]. En accueillant et en protégeant Glenn Greenwald, le journaliste soutien du lanceur d’alerte Edward Snowden qui a révélé au monde les violations systématique du droit à la vie privée par la NSA[11], le Brésil pouvait devenir le Hérault des défenseurs des droits de la personne.  Il reste donc à ce grand pays de saisir la balle au bond, et de mettre en place sans délai une enquête indépendante et impartial pour que soient jugé tout représentant des lois impliqués dans des violations des droits de l’Homme, et de mettre en place un recrutement et une formation adéquate qui permette de véritablement protéger tous les citoyens. C’est le moment de montrer aux citoyens du monde, que dans la société comme au football, il est essentiel de jouer en respectant les règles.

Benoît Muracciole

 

[1] Charte des Nations unies, Convention américaine relative aux droits de l’homme, Commission interaméricaine des droits de l’homme, Pacte international relatif aux droits civils et politiques, Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants, Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées, Convention des droits de l’Enfant…

[2] Plus cher que les deux coupe du monde en Afrique du Sud et en Allemagne

[3] Amnesty International – juin 2014 Index AMR 19/005/2014 french : http://www.amnesty.org/en/library/asset/AMR19/005/2014/en/36cf0db3-e0a8-43e8-90d3-0526b41fdd67/amr190052014fr.pdf

[4] Improprement appelées dans le rapport  armes « à létalité réduite » qui signifierait que la mort elle même serait réduite ?

[5]Cette infraction est passible d’une peine de six mois à deux ans d’emprisonnement

[6]http://www.theguardian.com/world/2014/mar/24/brazil-army-rio-slums-violence-world-cup

[7]http://toulouse.catholique.fr/IMG/145/ACAT_2014_03-Bresil-VA4.pdf

[8] http://www.amnesty.org/en/library/asset/AMR19/003/2014/en/812c85fc-2915-4e59-bc70-dc84f640fe21/amr190032014fr.html

[9] Voir aussi les films : Cidade de Deus ; Tropa de Elite 1 et 2, Linha de Passe…

[10] Nul ne sera l’objet d’immixtions arbitraires dans sa vie privée, sa famille, son domicile ou sa correspondance, ni d’atteintes à son honneur et à sa réputation : https://www.un.org/fr/documents/udhr/

[11]http://atelier.rfi.fr/profiles/blogs/l-affaire-snowden-est-parti-du-br-sil

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