Et si Viktor Bout était Français ?

17 11 2010

Viktor Bout photo Guardian

Viktor Bout vient d’être transféré de Thaïlande aux Etats-Unis après avoir été arrêté dans un hôtel à Bangkok en mars 2008 par des agents infiltrés de la Drug Administration[1]. Le plus célèbre des intermédiaires est peut-être en train de finir son épopée de « Marchand de la mort » à travers les continents. Après une longue lutte entre les autorités Russes et Étasuniennes, le gouvernement Thaïlandais, qui espéraient voir ces deux pays trouver un accord, a finalement tranché en faveur des derniers.

Né à Douchanbe en 1967, ancien officier de l’armée de l’air et membre du KGB de l’époque soviétique, Viktor Bout avait bâti sa fortune en vendant des armes aux plus offrants et avait été un des inspirateurs du personnage joué par Nicolas Cage dans le film « Lord of War ».

Ses premiers exploits remontent à la guerre d’Afghanistan dans les années 1990, puis en 2000 au Liberia ou le panel d’experts de l’ONU le cite pour avoir violé l’embargo et livré, notamment, des hélicoptères militaires, des véhicules blindés, missiles et  aux armes légères et de petits calibres, ALPC[2].

Viktor Bout est à nouveau cité en mars 2000 pour avoir cette fois livré des armes à l’UNITA de Jonas Savimbi[3], violant encore une fois l’embargo des Nations unies. Il continue ses trafics, aux Philippines avec Abu Sayyaf, parfois troquant des armes contre des matières premières en République Démocratique du Congo[4]

Comme c’est un gars malin, il enregistrera ses compagnies un peu partout, en Afrique du Sud, en Belgique à Ostende entre 1995 et 1997, à Sarjah dans les Émirats Arabes Unis, en Grande-Bretagne, au Liberia, en République Centrafricaine, en Suisse à Genève, au Swaziland[5] … Jonglant également avec les noms des compagnies, Air Cess, la Compagnie Aérienne des Grands Lacs, Trans Aviation Network Group, Skyair, Air Atlantic…

Il trouve aussi les occasions pour travailler pour les gouvernements. Le gouvernement étasunien l’avait sorti de la liste noire de l’ONU pour des services rendu notamment en Irak et Afghanistan. Il déclarera sur Channel 4, « avoir aidé le gouvernement français » pour transporter du matériel, après le génocide, au Rwanda.

Les exemples de ses trafics ne manquent malheureusement pas et ils vont avoir de quoi occuper de nombreuses personnes en charge du dossier. La loi étasunienne sur les intermédiaires permet de juger ces derniers même s’ils n’ont pas exercé sur le territoire des Etats-Unis, ce qui n’est toujours pas le cas de la France !

Car comme nous l’avons répété plusieurs fois sur ce blog[6], notamment à propos de Taiwan et Karachi, le projet de loi français attend, depuis 2000, d’être inscrit à l’ordre du jour de l’Assemblée Nationale.

Si Viktor Bout était Français, il pourrait donc circuler librement comme tout bon citoyen français grâce à l’inertie de nos gouvernements successifs et malgré l’obligation de la France de mettre en conformité le droit français de la Position Commune de l’Union Européenne de juin 2003.

Benoît Muracciole


[1] Ils se sont fait passer pour des FARC et prétendaient acheter des missiles sol air (Manpads).

[2] En 2007, la Président du Liberia  Ellen Johnson-Sirleaf déclarait que l’estimation des morts directs des 14 années  de guerre dans son pays était de 250 000 personnes, environ 8% de la population, sans compter les blessés, les réfugiés, les déplacés et un pays économiquement exsangue.

[4] « Le flux d’armes à destination de l’est »  rapport Amnesty International juillet 2005.

Voir aussi sur l’impact de la guerre :

http://www.theirc.org/news/irc-study-shows-congos-neglected-crisis-leaves-54-million-dead-peace-deal-n-kivu-increased-aid–4331

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Guerre d’Irak entre 400 000 et 1 033 000 morts pour la démocratie et la Liberté ?

5 11 2010

 

Les trois études sérieuses sur les morts civiles iraquiennes, depuis le début de l’agression des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne, ont été faites à partir d’entretiens réalisés par des chercheurs en Irak, auprès d’un nombre de foyers représentatifs de la population. Certaines zones n’ont pu être « sondées » pour des motifs de sécurité ou par l’absence d’autorisation des autorités. Les chiffres représentent des projections, à l’inverse de Irak Count Body, et il faudra  certainement attendre la paix pour connaître plus précisément ce que cette guerre illégale à « coûter » au peuple Iraquien.

La première étude est celle de l’Université de Bloomberg  School of Public Health Johns Hopkins de Baltimore et la School of Medicine Al Mustansiriya University[1] de Baghdad qui a travaillé en coopération avec le Center for International Studies Massachusetts Institute of Technology de Cambridge[2] publiée par « The Lancet »[3].

La recherche à été réalisée en deux temps :

La première tient compte de la mortalité due à la guerre entre mars 3003 et septembre 2004 et été publiée le 29 octobre 2004. Elle s’est faite sur le terrain et les enquêteurs ont interrogé  988 foyers représentatifs de la situation irakienne, répartis sur 33 régions représentants , après avoir exclu Fallujah. Elle conclu avec le chiffre de 98 000 morts.

La seconde tient compte de la mortalité due à la guerre entre mars 3003 et juillet 2006 pour un travail réalisé sur le terrain entre mai et juillet 2006. Les enquêteurs ont interrogé environ 1 800 foyers qui représentatifs de la situation irakienne. Elle a été publiée le 11 octobre 2006 et concluait avec le chiffre de 600 000 morts violentes, dont 56% de tirs de petites d’armes, 13% de voitures piégées, 14% d’autres types d’explosions, 13% attaques aériennes, 2% d’explosions et 2% de causes inconnues. Elle évalue à 53 000 morts en plus dues à une « autre cause ».

Le responsable de la cellule scientifique du Ministère de la Défense britannique a jugé la méthode de cette étude comme étant « proche des meilleurs pratiques ».

La deuxième étude a été réalisée par un institut de sondage membre du British Polling Council, Opinion Research Business[4] (ORB). Elle concerne la période de mars 2003 à 2008 et s’est également faite en deux temps :

La première en 2005, auprès de 4 050 foyers, et évalue à 1 220 000 morts depuis mars 2003 avec une marge d’erreur de 2,5%, entre 733 158 et1 446 063 morts.

La seconde en janvier, 2008, s’est faite avec 600 foyers supplémentaires dans la partie rurale de l’Irak. Elle a concerné 15 des 18 « Governorats » qui couvrent le pays – seul Karbala, Al Anbar et Irbil n’ont pu être sondé.  Les résultats dépassent ceux publiés par « The Lancet » avec environ 1 033 000 morts, dont 48% suite à des tirs de petites d’armes, 20% d’explosions de voitures, 9% d’attaques aériennes 6% d’accidents et encore 6% d’explosions diverses

La troisième étude a été faite par l’Iraq Family Health Survey Study Group[5] (IFHSG), entre 2006 et 2007. Les enquêteurs du Ministère de la santé se sont rendus dans les 18 « Governorats » et ont  interrogé 9 543 foyers représentatifs de la situation iraquienne.  C’est cette fois le « New England journal of Medicine » qui en a publié les résultats  en janvier 2008 et qui porte également sur la période entre mars 2003 et juin 2006. Les conclusions sont en dessous de celles publiées par l’Université de Bloomberg  School of Public Health Johns Hopkins de Baltimore et la School of Medicine Al Mustansiriya University de Baghdad ainsi que celle de l’ORB. IFHSG avance le chiffre de 155 000 morts violentes mais reconnaît un taux de mortalité « autre que violente » d’environ 60%, donc en très forte augmentation.

Les pressions subies par l’IFHSG par l’administration Bush peuvent expliquer ce chiffre à la baisse. Mais Les Roberts[6], chercheur à l’université de Columbia et co-auteur de l’article de « The Lancet », remarque que le différentiel entre les deux études concerne le pourcentage de morts violentes. Les deux études montrant, en effet, une augmentation de la mortalité de 600 000 pour la première et de 400 000 pour la seconde, depuis mars 2003.

Quant à l’étude de l’ORB, elle n’a eu que peu d’échos médiatiques, mais on peut aisément imaginer que la puissance de désinformation étasunienne a été mobilisée[7] pour cela.

Même s’il est juste de considérer ces projections avec prudence, les résultats de ces études montrent qu’il ne fait pas bon être « sauvé » par les forces de la démocratie et de la liberté. Une guerre illégale reste une guerre illégale et il faudra bien créer un jour une instance juridique internationale pour rendre justice aux populations civiles assassinées.

Benoît Muracciole





Révélations de Wikileaks sur l’ampleur des crimes subis par le peuple Irakien : Autant d’arguments en faveur d’un traité international sur le commerce des armes

2 11 2010

Photo de couverture du rapport d’Amnesty international : Blood at the crossroad © AP Photo/Wally Santana

 

Après les documents sur la guerre en Afghanistan, Wikileaks publiait, vendredi 22 octobre 2010, environ 400 000 documents classifiés de l’armée étasunienne sur la guerre en Irak. La réaction du Pentagone a été à la hauteur de ce que l’on pouvait attendre « rien de nouveau et la sécurité de nos soldats est fragilisée… ». Quant au prix Nobel de la Paix en 2010, Barak Obama, c’est le silence. Son opposition à cette guerre devrait pourtant lui permettre d’en souligner l’horreur pour les populations civiles, mais il a sans doute peur que cette réflexion ne se propage et que le pays s’interroge avec plus de vigueur quant au bien fondé de la guerre en Afghanistan.

Deux éléments importants sont révélés par la publication de ces documents :

Le premier point concerne l’impact de la guerre sur la population civile irakienne avec d’abord la preuve que les USA, malgré les dénégations du Lieutenant General Tommy Franks qui dirigeait l’invasion en Irak et en Afghanistan[1], tenaient une comptabilité des victimes civiles depuis 2004. Un mensonge qui leur a permis de cacher un chiffre minima des victimes de la guerre qu’ils connaissaient et qui dépasse les 150 000 morts entre 2004 et 2009.

Pour des organisations comme  Iraq Body Count[2] (IBC) cette publication a permis d’ajuster à la hausse leur calcul, avec un chiffre qu’ils situent autour de 122 000 morts violentes civiles.  Ce dernier chiffre ne tient compte que des corps comptabilisés à partir de sources documentées et recoupées. La publication de Wikileaks permet de revoir avec plus d’attention les trois études sérieuses traitant  la question de l’impact de la guerre d’Irak sur les populations civiles :

a) Celle de l’Université de Bloomberg  School of Public Health Johns Hopkins de Baltimore et la School of Medicine Al Mustansiriya University de Baghdad qui a travaillé en coopération avec le Center for International Studies Massachusetts Institute of Technology de Cambridge[3] : entre 426 369 et 793 663 morts civiles violentes pour la période de mars 2003 à 2006.

b) Celle de Opinion Research Business (ORB) : entre 946 000 et 1 033 000  morts pour la période de mars 2003 à 2008.

c) Celle de l’Iraq Family Health Survey Study Group (IFHSG) : entre 104 000 et 223 000 morts violentes pour la période de 2003 à 2007.

Le deuxième point que révèle Wikileaks est l’importance de l’usage de la torture par les forces combattantes engagées dans la guerre, que ce soient les forces d’occupations, les forces gouvernementales, les compagnies de sécurité privée ainsi que les forces de résistances. Les nombreux faits publiés révèlent un usage presque « libre » de la torture démontrant qu’Abou Ghraib n’était pas le cas isolé que les gouvernements des États-Unis et du Royaume-Uni voulaient nous faire croire. Manfred Novak, qui est le rapporteur spécial de l’ONU sur la torture, a d’ailleurs déclaré que la ratification par les États-Unis de la Convention contre la torture de l’ONU[4], obligeait les États parties à poursuivre devant la justice toute personne engagée dans de tels actes. C’est d’abord l’article 4 de la Convention qui précise que « Tout Etat partie veille à ce que tous les actes de torture constituent des infractions au regard de son droit pénal… » et l’article 5 qui engage « Tout Etat partie prend les mesures nécessaires pour établir sa compétence aux fins de connaître des infractions visées à l’art. 4 dans les cas suivants… ». Or aujourd’hui, à notre connaissance, ni les États-Unis ni le Royaume-Uni, qui ont pourtant ratifié la Convention[5], n’ont engagé de poursuites pénales, ni même entamé de recherche envers les responsables des actes exposés par Wikileaks .

La lecture d’une partie de ces documents donne l’impression que ce conflit doit rendre fou n’importe quel individu normalement constitué, il montre ce qu’est la guerre. La description factuelle des attaques des groupes armés, qui résistent à l’invasion, des affrontements entre l’armée irakienne, la police irakienne et ces mêmes groupes armés, les explosions de kamikazes… Tout cela donne le sentiment d’un monde sans espoir où le défi n’est pas de rester vivant mais de survivre le plus longtemps. Deux des plus grandes démocraties du monde libre[6], ont donc contribué un peu plus à la liberté du peuple Irakien.

Seront-ils longtemps encore résister à l’appel d’une véritable justice international ?

Benoît Muracciole


[4] http://www2.ohchr.org/french/law/cat.htm, elle est entrée en vigueur le 26 juin 1987

[5] Les Etats-Unis d’Amérique l’ont ratifié le 21 octobre 1994 et le Royaume-Uni et d’Irlande du Nord le 8 décembre 1988.

[6] qui avaient largement soutenu le dictateur quelques années auparavant quand il faisait gazer les Kurdes ou qu’il faisait torturer ou exécuter les opposants au parti Bas.