La communauté internationale se nourrit-elle des conflits au Moyen Orient? Partie III

19 04 2016

Image

Une histoire de domination coloniale qui ne s’arrête pas

Parce qu’il faut bien débuté à un moment dans l’histoire du Moyen Orient – pour tenter de comprendre les guerres de Syrie, d’Irak et du Yémen – je commencerais par le démembrement de l’Empire Ottoman et son découpage  par les deux « grandes puissances » du moment, la France et la Grande-Bretagne. En 1916, se sont les accords de Picot et Sykes qui tracent un premier projet de frontières. Celles-ci seront redessinées le 1er décembre 1918 lors de la rencontre entre l’ancien premier ministre anglais Lloyd George et Georges Clémenceau à Londres. Cette réunion concerne la répartition de la domination de la France et la Grande Bretagne sur le Moyen Orient et elle sera concrétisée, en avril 1920, par le traité de San Remo[1].

654395-accords-sykespicot

D’une façon consciente ou inconsciente, ces deux pays font une mise en œuvre brutale – en traçant les frontières à la règle selon leurs intérêts géostratégiques et au déni du droit des peuples – des théories de Halford John Mackinder[2] et de son disciple Nicholas Spykman sur le contrôle géostratégique du monde. Spykman élargira le territoire proposé par Mackinder en y ajoutant une ceinture au sud du territoire qu’il appellera le Rimland où l’on retrouve la Syrie et tous les pays du golf, l’Afghanistan, l’Iran…

Nous ne sommes qu’au début du XX° siècle et déjà la carte des pays riches en pétrole ou/et en gaz attirait déjà l’attention des «grandes puissances[3] ». Ces dernières utilisent pendant toutes ces années les techniques éculées de la domination coloniale. Les Sunnites sont instrumentalisés contre les Chiites, les Assyriens contre les Arabes, les Arabes contre les Kurdes, les Bédouins contre les Arabes, les Juifs contre les Palestiniens et vice versa lorsque la défense des intérêts de ces deux puissances est fragilisé.

Les années 50 représentent la continuité de s’inscrire dans cette logique de déni élémentaire de défense de l’autodétermination des peuples[4], du renversement de Mossadegh[5] à la crise de Suez[6] les gouvernements occidentaux continuent de vouloir contrôler la région. La guerre Iran Irak poursuit cette logique, notamment pour les gouvernements étasuniens, français et israéliens, les transferts d’armes en étaient un des maillons indispensables. Les livraisons au régime iranien[7], tout en « soutenant » dans le même temps celui de Saddam Hussein, peuvent apparaître comme une technique d’affaiblissement des belligérants dans la guerre afin d’éradiquer toute résistance à l’influence des régimes occidentaux[8].

Mais c’est sans doute l’ancien conseiller à la sécurité nationale du Président Carter, Zbigniew Brzezinski, qui en 1998 livre le plus clairement (naïvement ?) la vision de la domination du monde par les États-Unis. Dans son livre « The Grand Chessboard », reprenant la théorie de Mackinder et de Spykman, il fixe les objectifs étasuniens du contrôle de « l’Île mondiale ». D’abord affaiblir la Russie, seul pays à même de rivaliser avec les Etats Unis, en arrachant l’Ukraine (son cœur historique). Ajouter le contrôle du Moyen Orient, et enfin l’Azerbaïdjan et l’Ouzbékistan pour leurs rôles clés au sein des « pays stans » d’Asie centrale (dont l’Afghanistan bien sûr[9]). L’Europe étant considérée depuis longtemps comme un instrument, tête de pont des États-Unis.

C’est avec ce «  Kiss of Death[10] » décrit par Brzezinski dans « The Grand Chessboard » que les interventions étatsuniennes, notamment au Moyen Orient, s’expliquent plus aisément. Il faut donc tordre le bras aux régimes résistants à cette domination et à n’importe quel prix. Ils financent, arment et forment les « freedom fighters » comme les Moudjahidin, Al Qaeda[11], puis les talibans[12] en Afghanistan…

Depuis la guerre d’Irak de 1990, les graves violations des droits de l’Homme et du droit international humanitaire, les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité ne se comptent plus avec un taux de morts (post conflit) très important[13]. Entre 1993 et 1999 – objet d’un embargo et de bombardements incessants sous l’administration de Bill Clinton – la mortalité infantile est monté de 47 / 1000 en 1984– 1989 à 108 / 1000 pour 1993-1999 et la mortalité des enfants de moins de 5 ans augmente dramatiquement de 56 à 131 / 1000[14].

Avec l’administration Bush c’est une nouvelle escalade avec la reprise en main des néocons et l’envahissement de l’Afghanistan, de l’Irak[15], la menace sur l’Iran et la protection, contre toute défense, de l’allié militaire israélien[16]. Entre 2003 et 2006 l’étude du Lancet donnait 600 000 morts violentes[17]. Les différentes estimations, sur le tribut payé par la population irakienne, oscillent entre 500 000[18] et 1 033 000 morts de 2003 à 2008[19].

La rupture annoncée par Obama ne concernera que le retrait des troupes en Irak, il subira la pression des néocons avec l’envoie de 68 000 militaires en Afghanistan avec le succès que l’on connait. et une ahurissante augmentation des exécutions extra judiciaires sommaires ou arbitraires[20]

 

Quels intérêts stratégiques pour les États-Unis ?

Pour ce pays, même s’il faut se garder d’une vision monolithique de (leur)sa politique extérieure, l’administration Obama avoir semble opté(e) – en livrant toutes ces armes aux Takfiristes de Syrie et d’Irak en connaissance de cause – pour une politique d’un « chaos contrôlé ».

syria_pipelines_copy

En maintenant ce « chaos contrôlé » les États-Unis espèrent sans doute avancer sur plusieurs plans :

  • D’abord parce que cette guerre se déroule presqu’aux frontières sud de la Russie et leur permet de continuer un petit jeu d’échange de menaces et d’apaisements avec la Russie, avec en arrière plan la question ukrainienne pour le grand jeu.
  • Ensuite parce que cette guerre bloque l’accord « Gas-Pipeline Deal[21]» de 10 milliards$ signé en juillet 2011 entre l’Iraq, l’Iran et la Syrie. Cet accord faisait suite à un refus, du régime syrien à la proposition du Qatar en 2009. Celui-ci concernait le passage d’un pipeline partant du Qatar et qui devait, en passant par la Syrie, arriver en Turquie. L’Europe pouvant ainsi trouver une alternative au gaz Russe qui l’alimente[22].
  • Il permet de maintenir leur relation avec les pays Arabes du Golf – notamment suite à la rencontre entre John Kerry et le Roi Abdullah de septembre 2011 – et envoie un signe peu subliminal  à ceux qui résistent ou souhaiteraient résister à leur étreinte.
  • Après l’accord sur le nucléaire avec l’Iran, il fallait relancer les relations avec les États du Golf. Les Takfiristes de Syrie et d’Irak permettent à Heidi Grant, sous secrétaire d’États à la défense, de déclarer candidement : « la menace augmente à travers le monde… larguer des bombes chaque jour est un énorme succès pour nous… Spécialement les Emirats Arabes Unis ils sont très efficaces sur les bombardements[23] »
  • Enfin il oblige à un relais du Pentagone dans le financement de l’industrie de l’armement étasunienne par les pays du golf avec notamment 47 milliards$ d’achat d’armes de l’Arabie Saoudite en 2014[24].

 

C’est aussi dans cette logique que Hillary Clinton et les candidats républicains s’inscrivent[25]. Il sera intéressant de voir comment la société étasunienne réagira à cela car nul ici-bas n’a pu se targuer dans l’histoire d’avoir un instant contrôler le chaos.

Benoît Muracciole

 

 

 

[1]« Comment l’Empire ottoman fut dépecé », Henry Laurens : https://www.monde-diplomatique.fr/2003/04/LAURENS/10102 , « Proche ou Moyen-Orient ? Géohistoire de la notion de Middle East », Vincent Capdepuy : http://www.cairn.info/revue-espace-geographique-2008-3-page-225.htm

[2] Disciple du conservateur Halford John Mackinder : « Qui domine l’Europe de l’Est maîtrise le Heartland. Qui domine le Heartland maîtrise l’Île mondiale. Qui domine l’Île mondiale maîtrise le Monde » : H. J. Mackinder, Democratic Ideals and Reality , op. cit. , p. 194.

http://www.pascalvenier.com/venier2013.pdf ,   http://www.pascalvenier.com/venier2004c.pdf

[3] Ce pays est détenteur d’énormes quantités de gaz, pétrole et autres matières premières : http://www.globalresearch.ca/the-war-is-worth-waging-afghanistan-s-vast-reserves-of-minerals-and-natural-gas/19769 , http://www.worlddialogue.org/content.php?id=200

[4] http://www.politico.eu/article/why-the-arabs-dont-want-us-in-syria-mideast-conflict-oil-intervention/ version française : http://www.les-crises.fr/pourquoi-les-arabes-ne-veulent-pas-de-nous-en-syrie-par-robert-f-kennedy-jr/

[5] http://www.mossadegh.com/site/index.php/fr/mossadegh-coup-d-etat-de-1953 , https://www.monde-diplomatique.fr/2000/10/GASIOROWSKI/2492

[6] https://fr.wikipedia.org/wiki/Crise_du_canal_de_Suez , https://fr.wikipedia.org/wiki/Protocoles_de_S%C3%A8vres

[7] Les gouvernements étasuniens, français et israéliens livraient des armes aux deux camps : « Le cas symptomatique de l’Iran », Asghar Hassanzadeh, Benoît Muracciole, les cahiers de l’Orient n° 105

[8] Les estimations des pertes en vies humaines sont de 300 000 à plus d’un million de morts iraniens et de 200 000 Irakiens : https://books.google.fr/books?id=JWmwwsWkYikC&pg=PA118&lpg=PA118&dq=de+300+000+%C3%A0+plus+d%27un+million+de+morts+iraniens+et+de+200+000+Irakiens&source=bl&ots=YHkaQo-Nts&sig=Fsljlz7i_6YVlYBM07ZMm2v0Oqo&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwjCnbSjm47MAhUGqxoKHQyOC5EQ6AEIIjAB#v=onepage&q=de%20300%20000%20%C3%A0%20plus%20d%27un%20million%20de%20morts%20iraniens%20et%20de%20200%20000%20Irakiens&f=false

[9] Jusqu’en 1998 ; Ahmed Rashid «Taliban ; Islam, oil and the New Great Game in Central Asia », ed I.B. Tauris, 2000. Voir aussi :   http://www.worlddialogue.org/content.php?id=200

[10] Film 1947, realisé par Henry Hatthaway, avec Victore Mature, Coleen Grey, Brian Donlevy… mais qui reprend l’expression du « bacio della morte » de la mafia italienne.

[11] Terror trade time « Who armed al-Qa’ida? » : AI Index : ACT 31/001/2002

[12] Jusqu’en 1998 ; Ahmed Rashid «Taliban ; Islam, oil and the New Great Game in Central Asia », ed I.B. Tauris, 2000. Voir aussi :   http://www.worlddialogue.org/content.php?id=200

[13] http://www.ippnw.org/pdf/mgs/psr-3-2-daponte.pdf

[14] http://www.thelancet.com/journals/lancet/article/PIIS0140-6736%2800%2902289-3/fulltext

[15] Et le soutient indéfectible à des régimes corrompus, Hamid Karzaï, Ashraf Ghani pour l’Afghanistan et de Mohammad Bahr al-Ulloum, à Haïder al-Abadi, en passant par Nouri Al-Maliki pour l’Irak…

[16] https://armerdesarmer.wordpress.com/2015/07/01/apres-la-sortie-du-rapport-des-nations-unies-sur-la-guerre-de-gaza-en-2014-faut-il-suspendre-les-exportations-darmes-vers-israel/ , https://armerdesarmer.wordpress.com/2014/03/07/y-a-t-il-un-droit-international-pour-les-palestiniens-des-territoires-occupes/

[17] dont 56% de tirs de petites d’armes, 13% de voitures piégées, 14% d’autres types d’explosions, 13% attaques aériennes, 2% d’explosions et 2% de causes inconnues : https://armerdesarmer.wordpress.com/2010/11/05/guerre-dirak-entre-400-000-et-1-033-000-morts-pour-la-democratie-et-la-liberte/

[18] http://www.thelancet.com/journals/lancet/article/PIIS0140-6736(04)17452-7/abstract   Mortality in Iraq Associated with the 2003–2011 War and Occupation: Findings from a National Cluster Sample Survey by the University Collaborative Iraq Mortality Study : http://journals.plos.org/plosmedicine/article?id=10.1371/journal.pmed.1001533

[19] Dont 48% suite à des tirs de petites d’armes, 20% d’explosions de voitures, 9% d’attaques aériennes 6% d’accidents et encore 6% d’explosions diverses : https://armerdesarmer.wordpress.com/2010/11/05/guerre-dirak-entre-400-000-et-1-033-000-morts-pour-la-democratie-et-la-liberte/

[20] https://www.thebureauinvestigates.com/category/projects/drones/drones-graphs/ , https://theintercept.com/drone-papers/

[21] http://www.wsj.com/articles/SB10001424053111903591104576467631289250392

[22] http://www.globalresearch.ca/the-secret-stupid-saudi-us-deal-on-syria/5410130

[23] Défense news ; le 31 janvier 2016 :  http://www.defensenews.com/videos/defense-news/tv/2016/01/31/79605056/

[24] P 28 : https://www.fas.org/sgp/crs/mideast/RL33533.pdf

[25] Elle a soutenue la guerre en Irak jusqu’en 2006, puis en 2009 avec Robert Gates en Afghanistan, 2011 en Libye et poursuit encore celle-ci pour la Syrie et l’Irak : https://consortiumnews.com/2016/03/28/bernie-sanders-as-commander-in-chief/ . Sanders semble plus prudent, mais ne rompt pas encore dans cette logique de montée aux extrêmes dont parle René Girard pour « achever Clausewitz. René Girard Achever Clausewitz, Cahiers du nord, 2007.

Publicités

Actions

Information

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s




%d blogueurs aiment cette page :