Egypte, les militaires les Etats Unis et les droits de l’Homme !

16 12 2011

Disproportion dans l'usage de la force et des armes à feu en Egypt

La révolution égyptienne en est encore au premier stade, celui d’avoir mis sur la touche Hosni Moubarak en février, car le plus dur reste à faire. Maintenant que les militaires sont ouvertement au pouvoir, la répression n’est plus au niveau d’avant Moubarak mais elle ne s’est pas pour autant arrêtée. Le général Muhamad Hussein Tantawi, qui fut pendant 10 ans le ministre de la défense de Moubarak et qui est aujourd’hui le chef du Conseil Suprême des Forces Armées, a quelques difficultés à intégrer l’esprit de la place Tahrir. En effet, les manifestants ne baissent pas les bras et rien que pour la journée du 21 novembre 2011 on dénombrait au moins 33 morts dans les affrontements entre les militaires et les manifestants[1]. En septembre Human Right Watch relevait au moins 12 000 personnes arrêtées et des centaines de disparus[2]. Entre le 28 janvier et le 29 août 2011, il y aurait eu selon le général Adel Morsy du Conseil Suprême des Forces Armées, 11 879 procès de civils dont   une écrasante majorité – 8 071 – auraient été condamnés selon les articles 5 et 6 du code militaire égyptien[3]. Ces condamnations de civils par des militaires sont pourtant en contravention avec le droit international existant[4]. De nombreux individus disent avoir été soumis à la torture sans que les autorités militaires ne prennent les mesures nécessaires pour poursuivre les responsables[5]. Et si certains voulaient croire que la dynamique des élections obligerait les militaires à un peu plus de retenue dans la répression,  les faits  ne vont pas dans ce sens.

Car malgré les élections, le général Mokhtar al-Molla, du Conseil Suprême des Forces Armées, continue de penser que c’est au militaire d’écrire la future Constitution égyptienne. C’est dans cette logique que le mois dernier le blogueur Nabil Maikel, qui accusait l’armée d’avoir pris part à la répression, a été condamné à 3 ans par un tribunal militaire. Depuis le mois d’aout il fait une grève de la faim et mercredi 14 décembre, dans un élan de générosité époustouflant, sa peine a été réduite à 2 ans par le tribunal militaire[6]. Jeudi 16 décembre c’était au tour d’un autre défenseur des droits de l’homme « Abboudi Ibrahim » d’être emmené par les forces de l’ordre alors qu’il protestait pacifiquement et violemment frappé par ces derniers.

Et les Etats Unis dans tout ça ?

Et bien ils continuent leur  étonnant positionnement sur les révolutions arabes … Dans une prise conscience subite, comme seul le Senat US sait le faire, ils ont menacé de ne plus verser les 1,3 milliards de dollars à l’armée égyptienne, notamment si les militaires ne laissaient pas le pouvoir aux civils. Obama lui même, sans remonter au discours du Caire, réaffirmait la nécessité d’aligner les intérêts sur les valeurs des Etats Unis au Moyen Orient[7]. Et puis patatras ! Une livraison d’armes, dénoncé par Amnesty International[8], montre la dramatique incapacité de l’administration étasunienne à mettre en cohérence  une stratégie, dans les relations internationales, avec une politique d’exportations d’armes. Car une fois de plus les Etats Unis n’ont pas fait les choses  à moitié, ils ont envoyé 26 tonnes d’armes, des gaz irritants et des gaz lacrymogène pour le ministère de l’intérieur[9]. C’est un peu comme notre Alliot Marie Nationale qui offrait le savoir faire français en matière de maintien de l’ordre à Ben Ali… Le 8 avril dernier les Etats Unis avaient déjà livré 21 tonnes et le 8 aout encore 17,5 tonnes de munitions dont des fumigènes.  Le porte parole du département d’Etat, ministère des affaires étrangères étasunien, avait déclaré le 29 novembre dernier qu’il ne voyait pas de mauvais usage du matériel de sécurité et de police par la police égyptienne. Il faut croire que ce monsieur ne connaît pas les principes de l’ONU sur l’usage de la force et des armes à feu à moins qu’il ne se soit fait une idée des meilleures pratiques du maintien de l’ordre en regardant la télévision syrienne.

Au moins 42 personnes ont été tuées pour le mois de novembre et des centaines emprisonnées[10], comme disait Pierre Dac: « Rien ne sert de penser, il faut réfléchir avant »…

Le dernier round de négociation pour le futur traité arrive à grande vitesse, dans deux mois les Etats se retrouveront pour le dernier Comité Préparatoire en février et dans un peu plus de 6 mois pour la conférence finale de négociation le 2 juillet 2012.

Quelques centaines d’années après Lafayette, nous allons avoir besoin de vous pour sauver la République étasunienne et rappelé à Barak Obama ce à quoi engage un Prix Nobel, afin de leur permettre de réfléchir avant de penser.

Benoît Muracciole


[3] Comme pour confirmer ce que disait Clémenceau « La justice militaire est à la justice ce que la musique militaire est à la musique »

[9] Il s’agit en l’occurrence de matériel de sécurité et de police, ceux là même que nous voulons voir intégrer à la liste des armes du futur traité sur le commerce des armes.

http://armerdesarmer.wordpress.com/2011/06/10/le-printemps-arabe-ben-laden-et-le-traite-sur-le-commerce-des-armes/





Ouf Kadhafi est mort et surtout il n’a rien dit !

20 10 2011

Milipol 2011 Photo Benoît Muracciole

La mort de Mouammar Kadhafi sonne comme un soulagement pour beaucoup de monde. Après 9 500 sorties aériennes de l’Otan dont tout le monde aujourd’hui reconnaît que « l’alliance » a largement dépassé son mandat. Après plus de 6 000 cibles dont on espère qu’elles étaient véritablement militaires. Après de grandes quantités d’armes qui ont inondé la Libye[1] et qui pour certaines, sont tombées dans des mains peu respectueuses des droits de la personne. Après plus de 20 000 ? 30 000[2] morts ? La Libye vit-elle une « transition historique » comme l’annonce Ban ki Moon ?
Il est bien sûr trop tôt pour le dire mais on peut déjà facilement entendre comme un soupir de soulagement chez tout ceux qui l’ont soutenu. D’abord les sociétés d’armements qui lui avaient permis de régner en « Saigneurs » sur la Lybie. En France, la société française Amesys[3] a été l’une d’elle. Elle a non seulement vendu du matériel pour contrôler et réprimer les défenseurs libyens des droits de l’homme[4], mais aussi pour protéger Kadhafi en lui vendant une voiture furtive[5]. Nous les avons interrogé lors d’un entretien informel et leur réponse est : « nous avons suivi et respecté les procédures sur le contrôle des exportations du matériel de guerre en France » ce qui est sans doute la stricte et triste vérité. A la question de savoir s’ils ont réfléchi au fait que leur coopération avec le régime de Kadhafi ait pu faciliter l’arrestation et la torture de défenseurs des droits humains, la réponse est froide et limitée « l’usage de notre matériel n’est pas notre problème ! ».

Peut être que la guerre de Libye va aider les entreprises à avoir un comportement plus responsable vis à vis des droits humains. Car il y a une attitude pour le moins cynique d’un certain nombre d’entre elles, comme le cas d’Amesys, qui refuse de penser leur responsabilité dans l’usage du matériel exporté. Il y a une faille que la FIDH et la LDH vont peut être mettre en lumière[6], attendons ce qu’il en adviendra mais il est d’ores et déjà clair que les mailles du filet se resserrent sur ce type de culture d’entreprises irresponsables.

Enfin la Libye va être un cas d’école pour les gouvernements qui ont autorisé des exportations d’armes en Libye, pour analyser ce qu’ont été leurs évaluations des risques d’usages et de les rendre plus responsables. Il s’agira également de réfléchir sur une liste plus juste des matériels à contrôler pour prévenir de graves violations des droits de la personne.

Ces observations, à la lumière de la dramatique histoire libyenne, doivent  guider positivement les négociations pour le futur traité sur le commerce des armes, il en va de la crédibilité de la communauté internationale. Les révoltes arabes nous le rappellent au quotidien, du Bahreïn, à la Syrie en passant par le Yémen, l’Egypte et la Tunisie. Le XXI° siècle sera celui des droits de l’homme indivisibles ou ne sera pas.

Benoît Muracciole


[1] voir le rapport  d’Amnesty international ” Arms transfers to the middle east and North Africa lessons for an effective Arms Trade Treaty”

http://www.amnesty.org/en/library/asset/ACT30/117/2011/en/049fdeee-66fe-4b13-a90e-6d7773d6a546/act301172011en.pdf

[3]La FIDH et la LDH ont déposé ce jour une plainte contre X avec constitution de partie civile auprès du Tribunal de grande instance de Paris mettant en cause la société Amesys, filiale de Bull, pour complicité d’actes de torture en Libye. La société Amesys, par cet vente de matériel de contrôle des communications, pourrait avoir été en contravention de l’article 226-3 du code Pénal   :

http://www.legifrance.gouv.fr/affichCodeArticle.do?cidTexte=LEGITEXT000006070719&idArticle=LEGIARTI000006417931&dateTexte=vig

[5] Il serait intéressant de voir jusqu’où la société Amesys a laissé cette « furtivité » fonctionner.

[6] Voir http://armerdesarmer.wordpress.com/2011/10/14/la-semaine-des-bb-plaide-pour-un-traite-sur-le-commerce-des-armes/ responsablité des Etats qui ont ratifié le Convention contre la torture.








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